Beaucoup d’avocats français envisagent un jour d’exercer hors de France : un poste à Bruxelles, une expatriation à New York, un détachement à Londres. Les informations disponibles sont souvent approximatives, parce que les règles diffèrent radicalement selon la destination : ce qui vaut au sein de l’Union européenne ne vaut ni aux États-Unis, ni, depuis le Brexit, au Royaume-Uni. Cet article distingue les quatre voies réellement ouvertes à un avocat français : exercer sous son titre d’origine dans l’Union, passer le barreau de New York après un LL.M., viser le SQE en Angleterre et au pays de Galles, ou rejoindre le bureau parisien d’un cabinet étranger. Il termine par la façon d’adapter son CV à chaque marché.
Les règles de qualification évoluent et leur application dépend de votre situation personnelle. Les points ci-dessous donnent le cadre ; les conditions précises sont à vérifier auprès de l’autorité qui délivre l’autorisation d’exercer, dont nous citons les pages officielles.
Exercer dans l’Union européenne sous son titre d’origine
Le principe posé par la directive 98/5/CE
Au sein de l’Union européenne, un avocat n’a pas besoin de repasser un examen pour exercer dans un autre État membre. La directive 98/5/CE reconnaît à tout avocat le droit d’exercer à titre permanent, dans un autre État membre, sous son titre professionnel d’origine. Pour un avocat inscrit à un barreau français, cela signifie qu’il peut s’installer, par exemple, en Belgique, en Allemagne ou en Espagne, tout en conservant le titre d’« avocat » obtenu en France. Le texte figure dans le résumé de la législation de l’Union européenne publié sur EUR-Lex 🔗 ; son article 2 🔗 énonce le droit d’exercer sous le titre d’origine.
Ce mécanisme est distinct de la libre prestation de services (intervenir ponctuellement dans un autre État) : il organise une installation durable.
L’inscription auprès de l’autorité du pays d’accueil
Exercer sous son titre d’origine n’est pas automatique pour autant. L’article 3 de la directive 🔗 impose à l’avocat qui souhaite exercer dans un État autre que celui où il a obtenu sa qualification de s’inscrire auprès de l’autorité compétente de cet État, sur présentation d’une attestation de son inscription dans l’État d’origine. Concrètement, il faut obtenir de son barreau français un certificat d’inscription, puis déposer sa demande auprès du barreau ou de l’ordre local. L’autorité d’accueil peut exiger que l’attestation soit récente ; vérifiez le délai fixé par l’autorité que vous visez.
Une fois inscrit, vous êtes soumis aux règles professionnelles et déontologiques du pays d’accueil, en plus de celles de votre barreau d’origine. Vous exercez sous votre titre français ; le rapprochement avec le titre local 🔗 est traité plus bas.
Ce que vous pouvez faire, et ce qui reste encadré
L’avocat qui exerce sous son titre d’origine peut conseiller en droit de son État d’origine, en droit de l’Union, en droit international et, selon le cas, en droit de l’État d’accueil. En revanche, la représentation et la défense des clients en justice peuvent être encadrées par le droit local, par exemple en imposant d’agir de concert avec un avocat du pays. L’exercice en qualité de salarié n’est possible que dans la mesure où l’État d’accueil le permet pour ses propres avocats. Ce sont des points à vérifier pays par pays avant de signer un contrat de travail.
Devenir avocat du pays d’accueil
La directive prévoit aussi une passerelle vers l’intégration pleine et entière. L’article 10 🔗 permet à l’avocat qui a exercé de façon effective et régulière, pendant au moins trois ans, dans l’État d’accueil, y compris en droit de cet État, de demander son admission à la profession locale sans passer l’épreuve normalement exigée. L’avocat doit pouvoir prouver cette activité, par exemple en documentant le nombre et la nature des dossiers traités, et l’autorité peut la vérifier. Si l’activité en droit local est plus réduite, l’autorité peut examiner l’ensemble de l’expérience, le cas échéant à l’issue d’un entretien. La durée de trois ans se retrouve dans la fiche de synthèse du Parlement européen 🔗.
Cette possibilité est précieuse si vous voulez à terme plaider ou exercer sous le titre local. Elle suppose en revanche de bâtir un dossier de pratique du droit local dès les premiers mois, ce que peu de collaborateurs anticipent.
Un lien utile : la situation inverse en France
Les barreaux français appliquent la même directive aux avocats européens qui s’installent en France. Le barreau de Paris précise, sur sa page consacrée aux avocats inscrits à l’étranger 🔗, les conditions de l’inscription sous le titre d’origine. Lire cette page est un bon moyen de comprendre comment un barreau instruit ce type de dossier, et donc ce que votre futur barreau d’accueil attendra de vous.
Les limites du cadre européen
La directive vise les États membres de l’Union ; les États de l’Espace économique européen et la Suisse relèvent d’accords spécifiques, dont les conditions sont à vérifier auprès de l’autorité concernée. Surtout, depuis le Brexit, le Royaume-Uni ne fait plus partie de l’Union et la directive ne s’y applique plus : l’accès à Londres suit désormais d’autres règles, exposées plus bas.
Le barreau de New York et les autres examens américains
Pourquoi New York
Parmi les États américains, New York est la destination la plus souvent évoquée par les avocats français : c’est l’une des places où les cabinets d’affaires internationaux sont le plus présents, et le barreau de New York est un titre que beaucoup de clients et de confrères reconnaissent. Mais « être admis aux États-Unis » ne veut rien dire : on est admis dans un État. L’admission à New York ne confère aucun droit d’exercer dans les autres États, dont chacun fixe ses propres règles.
Les conditions d’éligibilité
La procédure est strictement encadrée par le New York State Board of Law Examiners 🔗. L’éligibilité d’un candidat formé hors des États-Unis s’apprécie au regard de la règle 520.6 des règles de la Cour d’appel de New York. Le Board examine le diplôme de droit étranger et vérifie qu’il est comparable, en durée et en contenu, à un cursus américain. Lorsqu’il y a un écart, il peut être comblé par un LL.M. dans une faculté de droit américaine agréée par l’American Bar Association. C’est la voie que les écoles de droit américaines décrivent pour les juristes formés dans un système de droit civil, ce qui est le cas du droit français.
Le LL.M. n’est donc pas un simple atout de CV : pour ces candidats, c’est la condition de l’éligibilité. Le Board décrit des exigences précises sur le contenu du programme, notamment un volume minimal de crédits suivis en présentiel et des cours obligatoires, par exemple en déontologie professionnelle, en recherche et rédaction juridiques et en droit américain. Le guide de la faculté de droit de New York University résume ces exigences dans sa page sur les règles applicables aux juristes formés à l’étranger 🔗, qui rappelle un minimum de 24 crédits d’enseignement en classe. Tous les programmes de LL.M. ne permettent pas de remplir ces conditions : vérifiez, avant de candidater, que le programme choisi couvre les cours exigés.
L’évaluation préalable
Le candidat doit demander au Board une évaluation préalable de son éligibilité avant de s’inscrire à l’examen. Le Board explique que l’instruction peut prendre plusieurs mois à compter de la réception de l’ensemble des pièces, que les documents doivent lui être transmis directement par les établissements qui les délivrent et que les pièces en langue étrangère doivent être traduites par un traducteur certifié. Le calendrier de dépôt dépend de la session visée. Compte tenu de ces délais, la démarche se prépare avant même le début du LL.M.
Les autres examens américains
Chaque État fixe ses règles d’admission pour les candidats formés à l’étranger : certains ouvrent l’examen à ceux qui ont suivi un LL.M., d’autres posent des conditions différentes ou plus restrictives. Si votre projet vise la Californie, le Texas ou un autre État, ne transposez pas les règles de New York : consultez directement l’autorité chargée de l’admission dans l’État concerné.
Ce que le titre change, et ce qu’il ne change pas
Être admis à New York permet d’exercer en tant qu’attorney de cet État, selon les règles de l’État. Pour un avocat français qui reste en France, il se révèle surtout utile dans les cabinets qui traitent des dossiers soumis au droit de New York, très fréquent dans les contrats financiers et les opérations transfrontalières. Il ne remplace pas le titre d’avocat français, et ne vous dispense pas de la déontologie du barreau auquel vous appartenez : mentionnez-le sur votre CV avec précision (voir la dernière partie).
Angleterre et pays de Galles : le SQE
Un examen unique pour les juristes étrangers
Le Royaume-Uni ne reconnaît plus automatiquement les avocats de l’Union depuis le Brexit. Pour devenir solicitor en Angleterre et au pays de Galles, la voie est le Solicitors Qualifying Examination (SQE), organisé sous l’égide de la Solicitors Regulation Authority (SRA). L’ancien dispositif réservé aux juristes déjà qualifiés (le QLTS) a été remplacé par le SQE, qui est désormais la voie à suivre.
La page de la SRA consacrée aux juristes déjà qualifiés 🔗 indique que le candidat doit être titulaire d’une qualification juridique professionnelle ouvrant le droit d’exercer, être titulaire d’un diplôme ou d’une qualification de niveau équivalent, réussir la première partie de l’examen (SQE1) et réussir la seconde (SQE2) ou demander une dispense de cette seconde partie. Il doit aussi satisfaire aux contrôles d’honorabilité de la SRA. Contrairement aux autres candidats, les juristes déjà qualifiés n’ont pas à justifier de l’expérience professionnelle qualifiante exigée des autres candidats.
Les dispenses éventuelles, qui ne portent que sur des épreuves entières, sont à examiner sur les pages dédiées de la SRA, au cas par cas. La Law Society 🔗 propose aussi un guide à l’intention des juristes étrangers.
Une épreuve en anglais, sur le droit anglais
Le SQE se passe en anglais et porte sur le droit d’Angleterre et du pays de Galles. Un avocat français n’y est donc pas « dispensé » de l’apprentissage du droit local : la préparation, souvent assurée par des organismes privés, est un investissement réel en temps. C’est la raison pour laquelle la démarche a surtout du sens si un employeur londonien vous soutient, ou si votre projet est de vous installer durablement.
Londres sans devenir solicitor
Devenir solicitor n’est pas la seule façon de travailler à Londres : certains avocats français y interviennent au sein de cabinets sur des dossiers de droit français ou d’arbitrage. Les règles qui encadrent les juristes étrangers au Royaume-Uni évoluent : avant toute décision, interrogez directement la SRA et l’employeur envisagé sur le périmètre de ce que vous pourriez faire sous votre titre d’origine.
Rejoindre un cabinet international depuis Paris
Une porte d’entrée accessible
Pour de nombreux avocats français, la voie la plus réaliste vers l’international n’est pas l’expatriation immédiate, mais un cabinet étranger installé à Paris. Les bureaux parisiens de cabinets anglo-saxons ou européens recrutent des collaborateurs inscrits au barreau de Paris ou d’un autre barreau français, qui traitent des dossiers franco-étrangers : financements, fusions-acquisitions, arbitrage, concurrence, contentieux international. Le titre d’avocat français y est le titre d’exercice, et l’anglais, la langue de travail avec les équipes d’autres pays.
Pourquoi cette voie ouvre des portes
Travailler dans un tel bureau offre ce que ni le LL.M. ni un examen étranger ne garantissent : une expérience concrète de dossiers internationaux, des confrères de plusieurs juridictions et, souvent, des possibilités de détachement dans un autre bureau du réseau. Un avocat qui intervient en arbitrage international, par exemple, pourra s’appuyer sur un profil comme celui de l’exemple de CV d’avocat en arbitrage international. Celui qui conseille sur des opérations d’import-export trouvera des repères dans l’exemple de CV d’avocat en douane et commerce international.
Ce que ces cabinets lisent dans un CV
Les recruteurs de ces structures vérifient d’abord la maîtrise de l’anglais juridique, démontrée par des éléments précis (rédaction de contrats en anglais, dossiers menés avec des confrères étrangers), puis la formation (un LL.M. ou un semestre à l’étranger est lu comme un signe de familiarité avec les systèmes de common law), et enfin la nature des dossiers traités. Les mêmes règles de franchise s’appliquent qu’ailleurs : n’affirmez jamais une qualification que vous n’avez pas encore. Pour préparer l’échange qui suit le CV, nos conseils sur l’entretien de collaboration en cabinet restent valables, y compris pour un entretien en anglais, et l’article sur le passage d’un cabinet à un autre détaille comment présenter un changement de structure.
Penser au long terme
Un passage de quelques années dans un bureau international fait souvent office de tremplin : vers un détachement à l’étranger, vers un LL.M. financé par le cabinet, vers une carrière d’associé. Sur ce dernier point, voir devenir associé d’un cabinet d’avocats, qui précise ce que les cabinets examinent avant de proposer l’association.
Adapter son CV au marché visé
Le CV n’est pas le même selon la voie choisie. Quelques principes valent pour toutes.
Dites exactement où vous êtes qualifié. Un recruteur étranger cherche une information simple : quel titre, dans quelle juridiction, depuis quand. Écrivez Admitted to the Paris Bar, avec l’année, et distinguez ce qui est acquis de ce qui est en cours. Une qualification en cours s’écrit comme telle : New York Bar Examination, sitting in progress ou SQE1 passed, SQE2 pending. Ne présentez jamais un LL.M. comme une admission au barreau.
Adaptez le format aux usages du pays. Dans un contexte anglo-saxon, on retire la photo, la date de naissance et la situation familiale ; l’usage varie entre le resume américain, plus court, et le CV britannique. Notre article sur le CV d’avocat en anglais pour un cabinet international détaille la traduction des diplômes, des titres et des dossiers. Pour un poste dans un autre pays de l’Union, renseignez-vous sur les usages locaux : certains pays attendent un CV très détaillé, d’autres un document court.
Décrivez des dossiers, pas des matières. Pour un recruteur étranger, « droit des affaires » ne dit rien. Écrivez un rôle, une échelle, un résultat, sans révéler de client couvert par le secret professionnel : Advised a listed French industrial group on the cross-border acquisition of a US target.
Mettez en avant le droit local pratiqué. Si vous visez l’intégration au barreau d’un autre État de l’Union, l’exercice effectif en droit local est ce que l’autorité vérifiera. Tenez dès le début un relevé des dossiers traités en droit du pays d’accueil, avec leur nature et leur date.
Alignez toutes vos présences en ligne. Dates et intitulés doivent concorder avec votre profil LinkedIn d’avocat, que les recruteurs étrangers consultent presque systématiquement.
Pour construire plusieurs versions de votre CV, une française et une anglaise, vous pouvez partir d’un CV vierge : l’outil d’AvocatCV gère la mise en page à votre place et produit un PDF que les logiciels de tri des candidatures (ATS) lisent correctement, ce qui évite qu’une présentation approximative écarte un dossier avant qu’un associé ne le voie.
Questions fréquentes
Un avocat français peut-il exercer dans un autre pays de l’Union sans repasser d’examen ?
Oui, sous son titre d’origine, en vertu de la directive 98/5/CE : il suffit de s’inscrire auprès de l’autorité compétente du pays d’accueil, sur présentation d’une attestation de son inscription en France. Les modalités pratiques (délais, pièces, frais) et l’étendue de ce que l’on peut faire, notamment devant les tribunaux, dépendent de chaque État. Après trois ans d’exercice effectif et régulier, la directive prévoit une voie d’accès à la profession locale.
Faut-il obligatoirement un LL.M. pour passer le barreau de New York ?
Le New York State Board of Law Examiners apprécie l’éligibilité de chaque candidat formé à l’étranger et prévoit qu’un écart avec le cursus américain peut être comblé par un LL.M. agréé. La décision lui appartient, au cas par cas, après une évaluation préalable de votre dossier : demandez-la avant de vous engager dans un programme.
Le Brexit a-t-il fermé l’accès à Londres ?
Il a supprimé le bénéfice de la directive 98/5/CE au Royaume-Uni. Pour devenir solicitor, un avocat français passe désormais par le SQE. Il ne s’agit pas d’une fermeture, mais d’une voie plus exigeante, dont les dispenses éventuelles se vérifient auprès de la SRA.
Un cabinet international à Paris suffit-il pour construire un profil international ?
Oui, c’est la voie que choisissent de nombreux collaborateurs : elle permet d’acquérir une pratique transfrontalière sans quitter son barreau. Un détachement, un LL.M. ou un examen étranger peuvent ensuite compléter ce parcours si le projet l’exige.
Que mettre sur le CV pour un examen d’admission en cours ?
Indiquez l’examen et son état exact (sitting in progress, SQE1 passed, pending), jamais une admission acquise. Précisez la juridiction, car on est admis dans un État américain ou dans une juridiction donnée, pas « à l’étranger ».